L’Arabie saoudite ne s’arrête plus. Après avoir englouti Electronic Arts pour 55 milliards de dollars, Riyad prépare déjà le prochain coup : fusionner EA avec Savvy Games Group. Objectif ? Créer un monstre du jeu vidéo, capable de rivaliser avec Tencent ou Sony. Mais à quel prix pour les studios et les joueurs ?
Le Public Investment Fund (PIF), fonds souverain saoudien désormais propriétaire à plus de 90 % d’EA, étudie activement une fusion avec Savvy Games Group, sa filiale dédiée au gaming. Selon Bloomberg, cité par GamesRadar, PC Gamer et Eurogamer, cette opération viserait à « optimiser la coordination » entre les actifs du PIF dans le secteur. Une décision finale n’est pas attendue avant la finalisation du rachat de Moonton, le studio chinois derrière Mobile Legends, pour 6 milliards de dollars – une acquisition annoncée en mars mais toujours en suspens.
Savvy Games Group n’est pas un nouveau venu. Créé en 2021 par le PIF, il possède déjà Scopely (Pokémon GO), ESL Faceit Group (esport), et des participations minoritaires dans Nintendo, Capcom, Nexon, Take-Two, Activision Blizzard et Koei Tecmo. Depuis sa création, le groupe a injecté 37,8 milliards de dollars pour s’imposer comme un acteur majeur. Une fusion avec EA, qui génère 25 milliards de dollars de chiffre d’affaires, donnerait naissance à un empire couvrant mobile, PC, consoles et esport – un poids lourd capable de défier les géants historiques.
Pourtant, les motivations du PIF dépassent la simple stratégie industrielle. PC Gamer et Rock Paper Shotgun soulignent un contexte financier tendu : malgré ses réserves colossales, l’Arabie saoudite voit ses dépenses exploser, notamment avec des projets pharaoniques comme NEOM. Une fusion permettrait d’éliminer les doublons et de réduire les coûts – une logique implacable, mais qui rappelle les vagues de licenciements post-rachat chez Microsoft ou Embracer. EA, déjà endetté à hauteur de 18 milliards après son LBO, pourrait voir ses équipes encore plus sous pression. « Les employés craignent des coupes massives », confie un salarié anonyme à Rock Paper Shotgun, évoquant aussi une possible autocensure créative pour plaire aux nouveaux actionnaires.
Côté réglementaire, un tel mastodonte, contrôlé de facto par Mohammed ben Salman – président du PIF et prince héritier saoudien -, pourrait attirer l’attention des autorités antitrust. Pourtant, comme le note PC Gamer, les liens étroits entre le royaume et l’administration américaine (via Jared Kushner) avaient facilité en partie le rachat d’EA. Une fusion passerait-elle aussi facilement ? Rien n’est moins sûr, surtout après les polémiques récurrentes sur les droits humains en Arabie saoudite, régulièrement pointées par Amnesty International.
Côté créatif, EA tente de rassurer. Dans une lettre interne citée par GamesIndustry, la direction promet que « notre mission et nos valeurs resteront inchangées ». Une déclaration qui sonne creux pour les développeurs, déjà échaudés par les récentes préoccupations concernant l’orientation stratégique du groupe. Avec Savvy aux manettes, le risque est de voir EA recentrer sa stratégie sur le mobile et les jeux « sûrs », au détriment des expériences solo ambitieuses.
Le départ surprise de Brian Ward, PDG de Savvy Games depuis 2021, ajoute une couche d’incertitude. Selon GamesIndustry, il a quitté son poste la semaine dernière, laissant la place à Turqi Alnowaiser, numéro deux du PIF. Un changement de garde qui coïncide étrangement avec les rumeurs de fusion – et qui pourrait accélérer les décisions.
En 2026, le jeu vidéo est devenu un terrain de jeu géopolitique. L’Arabie saoudite, après avoir mis la main sur EA, pourrait bien créer le premier « super-éditeur » souverain. Mais derrière les promesses de synergies se cachent des réalités moins reluisantes : dettes, licenciements, et une industrie de plus en plus concentrée entre les mains d’une poignée d’acteurs. Les joueurs, eux, n’auront qu’à croiser les doigts pour que leurs franchises préférées survivent à la tempête.





